Journal d'un prolétaire parisien #16
C'était "Punk"
La première fois que j'ai aperçu Punk (c'était son blase, simple, basique), il hurlait complètement défoncé au Rivotril à l'angle de la rue piétonne, à Nevers. Il venait de sortir de prison. Dans ce genre de situation, on touche on petit pactole, et la frustration nous emmène souvent à deux endroits : chez les putes et chez le dealers. On finit souvent en garde à vue, car le corps et l'esprit ne suivent plus le rythme effréné de la vie d'avant. Je me souvenais de sa tenue kaki, de sa large crête châtain et frisée, de ses chiens de troupeau étrangement à l'aise dans le paysage urbain. J'avais 16 ans, lui la quarantaine. Il ne connaîtra pas ou peu la cinquantaine.
La seconde fois où j'ai croisé Punk, on s'est rencontré. C'était mon premier hiver à la rue, et il avait décidé de me prendre un peu sous son aile. On avait fait la manche ensemble toute la journée. J'avais appris les bases : savoir faire rire les gens avec des petites phrases, ne jamais boire en travaillant, ne pas insulter, savoir être connu et reconnu de sa clientèle. Des phrases comme "parapluie ouvert, portefeuille fermé". Les rudiments de la manche permettent un bon 10€ de l'heure, en tout cas dans une ville de province. Le soir, il était aller chourer un confit de canard et on avait été campé au bord de Loire, où il passa la soirée à me baratiner sa vie. J'y appris aussi un "chant indien", que je fredonne toujours les jours de déprime. Punk était tout ce qu'il y a de plus normal dans ce milieu, un mec qu'on trouve à la fois pitoyable et magnifique, qui oscille sans cesse entre mythomanie et lucidité. Ravagé par la pauvreté, il savait réagir dans son milieux, mais pouvait sortir de ses gongs sans raison. Passer d'un raisonnement logique à la pire des conneries, selon des paramètres que la sociologie n'a toujours pas su identifier. Un exemple ? Son tatouage du symbole "Peace and love" avec "1998", tatoué à l'encre de bic et à l'aiguille de couture, qu'il aurait fait dans une cellule bondé avec un des membres des Ludwig von 88. A vous de démêler le vrai du faux !
La troisième fois que où j'ai croisé Punk, j'étais maintenant autonome, avec un autre "frère de rue". Enfin frère, il finira par tenter de me planter au tournevis dans les rues de Toulouse et balancera mon chien du haut d'un pont, mais c'est une autre histoire. Punk revenait de voyage, et nous on venait d'ouvrir un squat à la lisière de la ville, entre la banlieue et le centre ville, dans un faubourg dégueulasse coincé entre le cimetière et les boulevards extérieur. On avait investit le premier étage avec mon pote, et on avait été un peu surpris, c'était bourré de magnétoscopes, de polo Lacoste encore sous plastique. Une maison de vieux pas vidée mais avec de la marchandise un peu trop actuel. On squattait la chambre du haut. Punk était lessivé, on lui proposa le rez-de-chaussé.
Quelques jours après son installation, il nous convoque dans sa piaule. Un pote à lui aurait braqué un dealer dans le Sud de la France. et lui aurait laissé du shit à revendre, il nous ferait une super offre, 240€ la plaquette de 100 grammes de tamia. C'est vrai que c'est sympa de sa part, c'est à peu près le tarif des grossistes, à cette époque, pour du commercial. On est ok. Je sortais du lycée, ou plutôt, j'avais fait une sortie assez remarqué du lycée, bourré comme un coing, j'avais foutu un bordel monstre, et dans un élan de lucidité après avoir insulté la directrice de pute, j'avais croisé sa fille en étude au lycée, et l'avais insulté de fille de pute, tout en me gaussant d'être cohérent, même bourré. Après une bagarre loupé avec mon père sur le parking, où ma mère en pleure avait finit par appelé les flics, j'avais fini en garde à vue. Et en avant la vie de punk à chien. Bref tout ça pour dire que j'avais tout le lycée comme clientèle. En deux semaine, le kilo de shit était vendu. Mon autre collègue s'était cantonné à fumer des bang du matin au soir. J'avais réussi à vivre à peu près correctement pendant deux semaines, mais trop parano, j'avais continuer la manche, pour ne pas éveiller les soupçons de la flicaille. Mon point de manche était parfois mon point de deal.
L'hiver se termine, et comme tout les punks sur les routes, l'été est souvent l'occasion de reprendre la route. Punk se barre, à La Rochelle, avec une meuf peu fréquentable. Un jour, dans les rues de Nevers, je croise son ex. "Ah tiens, fallait que je te parle. Tu sais que Punk est mort ? Il s'est fait tabassé par les potes de machine, à La Rochelle pour une sombre histoire. Ils l'ont mit en état de mort cérébrale. Ah et puis il fallait que je te dise, tu te souviens du kilo de shit que t'avais vendu ? Parce que t'avais sacrément bien charbonné, gamin ! Bah il l'avait trouvé dans le squat ou vous l'aviez hébergé."
Enfoiré ! Cette petite crapule avait trouvé 1 kilo et demi de shit dans la baraque et nous l'avait vendu au prix de gros. Et j'avais charbonné pour qu'il fasse un total benef. Il se trouve que la baraque où l'on dormait était une planque pour les gars du quartier du Banlay (le petit quartier d'à coté). On avait bien fait de décalé, car en partant on avait filé le plan à Saïd, mais la baraque avait été totalement vidé. Saïd était à l'étage avec son calibre, en train de se chier dessus de peur que les mecs montent, car ils étaient furax, mais il a eu de la chance. Quelqu'un, sans doute Punk en se barrant, avait vendu la mèche et les gitans ou les gars de la rue étaient venue dépouillé la maison, faire le cuivre, etc...
Je lui en veux même pas, c'est le principe de la rue, pas celles des quartiers populaires, mais celle des blancs qui tienne sur un fil l'équilibre précaire entre vie de paria et clochardisation.
Ah Nevers, la ville où j'ai raté mon premier cambriolage de nuit, où j'ai braqué pour la première fois un dealer et où j'ai aussi eu un flingue sur la tempe... La suite au prochain épisode.
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